comment l'industrie pharmaceutique formatte les medecins

Publié le par gaspard laville

 le plan B du mois de decembre , encore en kiosque publie un article tres interessant sur l'emprise de l'industrie pharmaceutique sur les medecins. les reves bleus se sont procurés l'article original avant correction qui a servi de base

 

Les laboratoires pharmaceutiques bichonnent les medecins des le berceau

 

Marc fait ses études de médecine dans une petite ville provinciale dans les années 90. A l'époque ou il passe le concours, les quotas atteignent leur minimum. Sur une promotion de 300 en première année moins de 70 sont reçus en deuxième année et sa petite faculté de province est réputée facile. C'est encore plus dur dans des fac comme Paris, Toulouse ou Montpellier ou il y a 70 reçus par unité mais pour 500 inscrits!Les écoles privées payantes de soutien au concours de première années apparaissent. Optionnelles elles vont vite devenir obligatoires...Les facultés sont devenues trop petites tellement il y a de candidats en première année. A Poitiers à la fin des années 90, le grand amphithéâtre des premières années dépasse sa capacité d'accueil et les cours de l'amphi plein sont retransmis en vidéo pour les retardataires dans une salle annexe! En première année Marc a subi l'un des derniers bizutages. La soirée de clôture au confort moderne est sponsorisée par une grande marque d'alcools. Toute la journée des bouteilles de pastis sont distribuées et on se saoule. Après deux première années laborieuse Marc passe enfin en deuxième année. Ses copains sont tous fiers d'être là. C'est la fête. Tout le monde sort tous les soirs. Mais Marc sait que la route est longue. A la faculté pour le guider le secrétariat de l'université donne gratuitement a tous les étudiants un petit guide édité par un gros laboratoire pharmaceutique de l'époque (Rhone-Poulenc, aujourd'hui absorbé dans le groupe Sanofi-Aventis). Ce guide détaille le programme officiel des 6 années de médecine.

En troisième année, lors d'un cours de sémiologie, le professeur de médecine en accord avec le représentant du laboratoire médical Sandoz distribue un livre de sémiologie édité par les bons soins du généreux laboratoire. Marc est content de constater que les laboratoires veillent a la bonne formation de l'étudiant en médecine, dont les livres coutent chers et sont malheureusement souvent indispensables. En quatrième année, jusqu'en sixième année il va a l'hôpital tous les matins. Là, si le service est « dynamique » il a peut être droit a un apéro offert par un laboratoire. Effectivement certaines spécialités sont plus courues par les laboratoires que d'autres, car plus prescripteurs et rapportant plus. Certains services accueillent aussi les visiteurs médicaux mieux que d'autres, surtout si c'est des jolies femmes. En tout cas, c'est la course pour avoir un stylo, du papier, des carnets, quelques échantillons de crèmes dermatologiques et des médicaments gratuits. Certains gadgets sont tellement marrants! Sa copine et ses copains lui en réclament tout le temps. Frivolité?Il y a aussi des brochures gratuites pédagogiques mieux faites et mieux illustrées que le meilleur bouquin disponible en librairie. Il ne faut pas oublier que la vie est dure. Ente l'hôpital le matin et les cours l'après midi, les gardes aux urgences une fois par mois au moins, Marc n'a qu'un seul mois de vacances l'été et un budget serré. Et puis encore ce n'est rien car des années 1980 à 2000 le nombre d'heures et de cours obligatoires vont plus que doubler: introduction du module « culture générale », puis de la biologie moléculaire(avancée technique),de cours d'anglais, du contrôle continu,de la réforme des modules, de nouveaux cours révolutionnaires du genre « comment annoncer une mauvaise nouvelle à un patient » non enseigné avant les années 2000,etc...Un copain de promo abandonne en deuxième année pour faire infirmier. En cinquième année un redoublant itératif et alcoolique meurt d'une crise d'épilepsie. Une fille, une promotion au dessus devient schizophrène et n'achève pas ses études. Une autre copine fait un bébé et abandonne progressivement le cursus après quelques redoublements. Les étudiants râlent. Les études sont longues et fastidieuses. La moitié de la promotion chaque année repasse en septembre. Certains s'endettent déjà auprès des banques pour financer leurs études. En fac de lettres il y a 8 fois plus d'étudiants qu'en médecine qui ont une activité salariée régulière(1). En médecine, les stages a l'hôpital étant obligatoires il n'y a que deux mois de vacances par an. Marc arrive en sixième et dernière année; la moitié de sa promo n'est plus avec lui: soit les gens ont redoublé en cours de route, soit ils ont abandonné. La dernière année c'est la pire car il faut tout réviser. C'est le concours de l'internat maintenant rebaptisé Examen national classant!Heureusement il y a des cours du soir, nommés conférences. Aucune n'est gratuite, même si elles sont parfois accueillies officiellement par la faculté. Certaines sont privées comme les conférences Hippocrate, une des plus renommées qui a été créée sous l'égide du patron des laboratoires pharmaceutiques Servier, jacques Servier(2). Marc réussit l'internat avec un bon classement. Les mieux classés choisissent de faire leur internat à Paris et prennent les spécialités qui rapportent sans trop travailler: dermatologie, radiologie, ophtalmologie, ORL... Les derniers n'ont pas le choix. Ils se retrouvent dans les petits hôpitaux comme Amiens, Besançon...Et ils prennent les spécialités dont personnes ne veut: médecine du travail, chirurgie viscérale, santé publique, biologie, psychiatrie, médecine générale... L'internat c'est entre 25 et 30 ans environ. C'est le moment ou les jeunes médecins se spécialisent. Ils travaillent a l'hôpital public, en tant que petite main des grands patrons, 70 heures en moyenne, pour un salaire de 1500 euros de base mais qui peut doubler avec les gardes et astreinte. C'est le moment où l'esprit enfin libéré des études, malgré la charge du travail, les jeunes internes casés font des bébés. Les autres, comme Marc, célibataires attardés, assez nombreux, multiplient les soirées d'intoxication alcoolique aigüe dans les salles de garde a l'occasion de fêtes très réputées pour leur caractère orgiaque, appelés a Paris « tonus ». Les internes cardiologues rapidement snobent leur collègues et deviennent imbuvables. Plus personne ne les voit a l'internat, salle de beuverie et de garde des internes. Ils sortent entre eux et sont invités toutes les semaines au moins par les « labos ». Car les cardiologues intéressent beaucoup les laboratoires: ils sont très « prescripteurs »; c'est a dire qu'ils prescrivent beaucoup de médicaments. Les relations entre le corps médical et les représentants des laboratoires sont ambigues, parfois sexuelles mais peu scientifiques car on sait que les représentants médicaux racontent n'importe quoi pour vendre leur camelote. Mais les médecins les aime bien car ils leur paient le restaurant pour une conférence d'information même bidon. Quelques internes essaient de sortir avec des infirmières et des sages femmes. Mais la plupart des médecins se casent entre eux. Marc n'a pas de chance. Il a choisi de faire du laboratoire. Il n'a aucune visiteuse médicale car il ne prescrit plus de médicaments. Il n'a pas non plus d'étudiante en médecine, pas d'élève infirmière: car il travaille en laboratoire!...Il regrette de ne pas avoir fait gynécologie ou certains copains font des ravages. Un copain psychiatre est invité fréquemment par des « labos » en congrès dans les meilleurs hôtels. A l'internat les gens boivent beaucoup. L'administration veut toujours fermer les internats, ces lieux qui servent de réfectoire, de salle de garde et de chambre a coucher aux internes. Ça coute trop cher. Elle préférerait que les internes louent un appartement en ville et mangent au réfectoire du personnel. Certains internats présentent leur murs couverts de blagues cochonnes, de dédicaces paillardes et parfois de jolies fresques pornographiques représentant les professeurs en train de copuler. Les orthopédistes et les anesthésistes sont connus pour mettre l'ambiance. Lors des soirées se croisent tout le personnel de l'hôpital, de l'infirmière a l'interne de garde en passant par l'externe-étudiant en médecine en 4°,5° ou 6° année. Tout le monde boit. Ça drague, ça flirte et parfois ça baise...Le président de l'internat, élu, souvent sur liste unique, est le roi de la fête et aussi le représentant des internes devant l'administration. Il siège a la CME,commission médicale d'établissement, un des organes décisionnaires de l'hôpital. Les présidents de l'internat qui n'embêtent pas trop l'administration terminent souvent avec un poste a l'hôpital. Ceux qui mènent des grèves sont en général plus embêtés. Certains internes deviennent de vrais lèche-cul pour avoir un avenir a l'hôpital. Ils s'habillent bien avec une belle chemise Hugo Boss, voire une cravate. Beaucoup s'achètent une belle voiture pour la frime et draguer les gonzesses, avec l'argent d'un crédit ou de papa. Sur le parking de l'internat c'est le concours de la plus belle voiture. Marc reste fidèle a sa vieille super cinq, acheté d'occasion par ses parents. Contrairement a beaucoup de confrères il est obligé de payer lui même les formations auquel il va, n'étant financé par aucun laboratoire. Il se contente donc des formations nationales les plus sérieuses et reconnues. Les formations internationales anglophones sont meilleures mais au dessus de ses moyens. A la fin de l'internat, il faut préparer sa thèse et son avenir. Les internes d'une même spécialité se font une guerre entre eux pour avoir les fameux postes de chef de clinique , obligatoires pour les chirurgiens et qui permettent de prolonger d'au moins deux ans son séjour a l'hôpital, se surspécialiser et éventuellement rester définitivement en tant que médecin des hôpitaux. Pour ceux qui veulent s'installer dans le privé, le clinicat-deux ans supplémentaires a l'hopital payé 3000 euros par mois environ sans les gardes- est intéressant aussi car il permet d'appliquer une fois installé dans le secteur libéral, les tarifs du secteur 2, plus élevés! Bref c'est la foire d'empoigne! Marc et ses amis qui n'ont comme lui que très peu d'appuis locaux sont obligés de déménager dans une autre ville pour faire leur clinicat, là où il y a de la place! Moindre mal, ça leur permet de voir du pays et de se confronter a des pratiques différentes. C'est finalement enrichissant au niveau professionnel! Par contre, au niveau épanouissement personnel, Marc s'aperçoit que ce n'est pas la joie. Lui et ses copains « loosers « ont changé de région presque à chaque fois: études de médecine dans une ville, internat dans une autre , clinicat encore dans une autre, installation dans la même ville ou encore dans une autre! Par rapport a ceux qui sont tout le temps resté dans la même région, ils sont souvent plus isolés, ont perdu leurs amis et n'ont pas encore d'enfants voire pas de copines du tout! Mais ils ont du fric! Ils ont tous un bel appartement, et partent en vacances loin de préférence à Tahiti. Sébastien, ami de Marc qui a fait biologie médicale s'est installé dans une association. Il bosse de 8h00 a 19h00 tous les jours, le samedi aussi. Il gagne beaucoup d'argent (environ 15000 euros par mois, brut). Après tous les prélèvements il lui en reste 6000 a peu près. Avec la baisse légale de la nomenclature en biologie- c'est a dire les actes étant payé a peu près 20% de moins il doit améliorer ses frais de fonctionnement, automatiser plus- diminuer le personnel- et augmenter sa clientèle. Pour cela il a monté une antenne dans une banlieue résidentielle nouvelle sans laboratoire afin de recruter de nouveaux clients. Marc regrette que ce vieil ami prenne du bide et se soit inscrit au parti de l'argent et du pouvoir pendant deux ans . Son père lui a proposé de rejoindre une loge maçonnique. Mais il n'a pas le temps. Les prises de tête avec ses associés sur la gestion notamment au sujet de l'agrandissement du laboratoire-investissement a risque- lui prennent la tête. Il n'était pas pour, mais avec ces deux enfants et sa femme il va maintenant au club Med (1000 euros par semaine et par personne environ). Il n'en sort pas, même pour aller voir ses amis qui sont dans le coin et qui sont donc obligés de payer pour venir le voir. Pourtant Sébastien est un ancien fêtard et, étudiant il a fait grève notamment pour le repos de sécurité, qui a bien amélioré la qualité de vie des internes.

Marc se sent isolé. Ses camarades sont peu a peu soumis au formatage du pouvoir et de l'argent. La formation médicale continue est sponsorisée en grande partie par les laboratoires pharmaceutiques qui axent surtout sur les grosses nouveautés qu'ils veulent rentabiliser. L'information est d'objectivité douteuse. Ainsi toute nouvelle chimiothérapie est annoncée comme miraculeuse. Or quand on regarde bien son indication est très limitée et les publications notent au mieux un allongement de la durée de vie de quelques mois par rapport aux autres chimiothérapies. De plus les études sur l'efficacité d'un produit pharmaceutique est souvent menée par le laboratoire qui évidemment fournit gratuitement le médicament -souvent fort couteux-aux équipes médicales volontaires et à leur patients. Marc ne se rendait pas compte en recevant naïvement son premier petit guide médical gratuit édité par un grand laboratoire que toutes ses connaissances allaient servir non pas à soigner les patients mais les intérêts du parti du pouvoir et de l'argent. Ainsi les médecins savent bien détecter les maladies qui rapportent du fric aux laboratoires comme les cancers. Mais la tuberculose, qui ne rapporte rien, les laboratoires insistent peu dessus et régulièrement les médecins passent a coté. Car poussés par les laboratoires a trouver la petite bête, à détecter les choses compliquées, les médecins oublient la base, les choses simples. Heureusement, depuis la fin des années 70 , Prescrire(3), une des seules revues médicales complètement indépendante, sans publicité, dénonce les effets secondaires de certains médicaments et relativise les annonces dithyrambiques des laboratoires. Cette revue fait la part entre les molécules vraiment nouvelles qui apportent quelque chose et celles qui sont « bidon ». Elle vit grâce aux seuls abonnements de ses lecteurs et est distribué a environ 30 000 abonnés soit 15% des médecins. Elle recommande le boycott de toute visite de représentant médical, conduite sage observée pourtant par moins de 1% des médecins. Un rapport de l'inspection générale des affaires sociales constate que l'industrie pharmaceutique consacre au moins trois milliards d'euros a la promotion de ces produits en France par an (12% du CA), qu'elle finance par la pub toute la presse médicale et qu'elle gère et influence notoirement la formation médicale continue (4): »conflits d'intérêts omniprésents y compris dans les enseignements post universitaires ». « Le présent rapport, n'engage pas les ministres qui l'ont demandé ». On est rassuré.

 

(1)http://www.laconferencehippocrate.com/historique.asp

(2)rapport à monsieur le ministre de la jeunesse de l’éducation nationale et de la recherche

les étudiants en difficulté, pauvreté et précarité, claude grignon,président du comité scientifique de

l’observatoire de la vie etudiante, décembre 2003

www.ove-national.education.fr/doc_lib/c346_rapport_precarite_2003.pdf

(3)http://www.prescrire.org/signature/qui/index.php

(4)rapport de l'IGAS de sept 2007 sur « l'information des medecins généralistes sur le medicament »,p2 p101, p151

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/074000703/index.shtml

 

 

 

 

 

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